
Ce rapport présente une analyse exhaustive du peuple Sah, un sous-groupe ethnique baoulé de Côte d’Ivoire. L’étude se concentre sur leurs communautés distinctes situées dans les sous-préfectures de N’Djébonouan et de Toumodi. L’analyse corrige une erreur terminologique fréquente en identifiant le groupe comme « Sah » et non « Saha », et explore l’impact d’un facteur historique déterminant, la quête d’or, qui a façonné leur migration, leur implantation et leur identité socio-culturelle.
Le rapport révèle que les Sah sont un sous-groupe du peuple Baoulé, lui-même partie du grand groupe Akan, dont les origines remontent au royaume Ashanti de l’actuel Ghana. Le moteur principal de leur établissement dans la région de Toumodi a été la recherche historique de gisements aurifères. La communauté de N’Djébonouan se distingue par une organisation sociale plus traditionnelle, structurée en trois tribus principales : les N’djé, les Mougnan et les Gbadahou. À l’inverse, la communauté de Toumodi s’est développée plus tardivement, s’intégrant à un carrefour semi-urbain cosmopolite, ce qui a nécessité une adaptation de ses structures sociales et économiques.
Les Sah s’inscrivent dans le grand groupe ethnique Akan, qui représente 38 % de la population ivoirienne en 2021. Les Baoulés, dont les Sah sont une branche, sont originaires du royaume Ashanti, situé dans l’actuel Ghana, et se sont établis au centre de la Côte d’Ivoire, entre les fleuves Bandama et Comoé. Le peuple baoulé est un agrégat de plusieurs sous-groupes, chacun occupant des zones géographiques spécifiques.
Le tableau ci-dessous situe les Sah et d’autres sous-groupes baoulé dans leurs aires géographiques respectives, illustrant la fragmentation et la distribution de cette population sur le territoire ivoirien.
| Sous-groupe Baoulé | Aire géographique principale |
|---|---|
| Akouè |
Région de Yamoussoukro
|
| Sah |
Sous-préfecture de N’Djébonouan
Communauté à Toumodi |
| Oualébo |
Département de Sakassou
Toumodi |
| Faafwè |
Bouaké
Dimbokro |
| Ahitou |
Tiébissou
Toumodi |
| N’Zikpli |
Didiévi
|
L’étude se concentre sur les communautés sah de la sous-préfecture de N’Djébonouan, où leur présence est la plus notable, et de la sous-préfecture de Toumodi, où leur implantation a été modelée par des facteurs historiques différents. L’analyse vise à comparer et à mettre en contraste la structure sociale, les pratiques culturelles et les défis contemporains de ces deux communautés, offrant une compréhension nuancée de leur identité.
Origines Ethno-historiques et l’Impératif de la Migration
L’histoire du peuple Sah est indissociable de celle de la migration baoulé. Le grand mouvement a débuté avec le départ du royaume Ashanti, une migration légendaire menée par la reine Pokou. Ce périple a conduit le peuple baoulé à s’établir dans le centre de la Côte d’Ivoire, où ils ont fondé un nouveau territoire.
Cependant, le rapport révèle un moteur de migration plus spécifique et central dans l’histoire des Sah : la quête d’or. La présence des Sah dans la région de Toumodi s’explique par « une vague de migrations en quête d’or ». L’expansion baoulé vers le sud a été en partie déterminée par la recherche de gisements aurifères et par l’établissement de voies de trafic vers la côte.
L’histoire de l’orpaillage en pays baoulé montre que le phénomène est bien documenté. Le village de Kokumbo, situé à 30 km de Toumodi, était un centre aurifère réputé qui attirait des orpailleurs et des artisans de diverses régions baoulé. L’exploitation des gisements, qui nécessitait une concentration importante de main-d’œuvre, a transformé l’économie locale. Les cultures vivrières ont été commercialisées pour nourrir les mineurs, créant un système d’échange qui structurait les relations sociales et économiques autour de l’activité aurifère. Pour les Sah qui se sont installés dans la région de Toumodi, cette quête d’or a été le facteur d’établissement le plus déterminant. L’analyse de cette dynamique met en lumière comment un simple facteur économique peut devenir un principe organisateur de la société, modelant l’implantation et les activités d’une population sur le long terme.
La Communauté Sah de N’Djébonouan: Structure et Tradition
La sous-préfecture de N’Djébonouan, située dans le département de Bouaké, est le lieu d’implantation principal des Sah. Avec une population de 30 821 habitants en 2014, la localité est un chef-lieu de commune et représente un cadre plus traditionnel, moins urbain que Toumodi.
Le caractère essentiel de la présence sah dans cette zone se reflète dans l’organisation sociale de la communauté, qui est subdivisée en trois tribus distinctes : le N’djé, le Mougnan et le Gbadahou. Cette structure tribale sert de fondement à la cohésion sociale et à l’autorité traditionnelle.
| Tribu Sah | Localisation | Remarques |
|---|---|---|
| N’djé | Sous-préfecture de N’Djébonouan | Mentionnée comme l’une des trois tribus des Sah. |
| Mougnan | Sous-préfecture de N’Djébonouan | Fait partie des trois tribus des Sah, avec une présence dans la sous-préfecture de Toumodi. |
| Gbadahou | Sous-préfecture de N’Djébonouan | La troisième tribu constituant le sous-groupe ethnique Sah. |
L’autorité des chefs traditionnels est maintenue et renforcée par des rituels culturels, comme le festival de l’igname. Cet événement, organisé chez les « Baoulé Saa » de la sous-préfecture de Djébonoua, sert à reconnaître l’autorité du chef d’Adjékro sur les Saafouè. La toponymie locale, avec des noms de villages tels que « Saa Pokou Andokro », témoigne également de l’ancrage historique de cette communauté et de son lien avec la figure fondatrice de la reine Pokou. Ce contexte suggère que la vie des Sah à N’Djébonouan est fortement régie par les traditions tribales et une hiérarchie ancestrale, ce qui contraste avec le modèle d’intégration observé à Toumodi.
À l’inverse de l’implantation tribale de N’Djébonouan, la communauté sah de Toumodi s’est développée dans un contexte radicalement différent. Toumodi est un « centre semi-urbain » et un carrefour historique qui, dès le milieu du XIXe siècle, reliait les pistes vers les ports de traite, les empires du nord et les filons aurifères de Kokumbo. Le nom même de la ville, originellement
Tomidi, se traduit par « l’étranger qui arrivait dans cette ville devait s’acheter la nourriture », illustrant son rôle historique de pôle d’attraction pour les migrants.
La communauté sah de Toumodi est décrite comme un groupe qui « y est resté » à la suite de la quête d’or, ce qui indique un mode d’établissement différent de celui d’une migration tribale organisée. La population de Toumodi était de 88 580 habitants en 2021 , ce qui souligne son caractère cosmopolite. Des études historiques révèlent que la ville, autrefois une simple agglomération de gros villages, est devenue un centre urbain « cosmopolite et anonyme ».
Face à cette dynamique, les communautés ethniques de Toumodi, y compris les Baoulé, ont maintenu leur identité en se regroupant dans des quartiers distincts. Les quartiers traditionnels comme Toumodikro ont conservé une forte « homogénéité ethnique », alors même que le paysage urbain environnant se transformait. Cette cohabitation entre tradition et modernité a permis aux Sah de Toumodi de s’intégrer dans un environnement diversifié tout en préservant leurs structures sociales traditionnelles à l’échelle de leur quartier. Leur identité n’est pas seulement façonnée par l’héritage ancestral, mais aussi par leur statut de résidents urbains, naviguant entre les réseaux professionnels interethniques et la préservation de leur culture au sein de leur communauté locale.
Spécificités Culturelles et Sociales du Peuple Sah
Le peuple Sah partage un corpus de traditions culturelles avec l’ensemble de l’ethnie Baoulé. Leur artisanat est notamment marqué par la vénération de l’or, qui est un « culte » et un symbole « d’héritage, d’opulence et de pouvoir ». Les poids à peser l’or et les bijoux décorés sont des objets emblématiques de cet artisanat.
Le système de nommage baoulé, commun aux Sah, est un exemple de leur culture. Les prénoms sont attribués selon le jour de la naissance et le sexe de l’enfant. Par exemple, un garçon né le lundi sera appelé Kouassi et une fille Akissi.
La danse Goli est une autre pratique culturelle centrale. Bien qu’elle soit un masque sacré aux fonctions de régulation sociale et de protection , elle est en réalité une tradition empruntée par les Baoulé aux peuples voisins Wan et Gouro vers 1900. Cette intégration d’une pratique externe dans leur propre patrimoine culturel démontre la nature fluide et adaptive de l’identité baoulé, qui incorpore des influences extérieures pour enrichir ses propres expressions.
Sur le plan de l’organisation sociale, les Baoulé s’appuient sur un système familial étendu (l’ Awlo) et un lignage (l’ Akpassoua). Il existe deux types de mariage traditionnels : l’un pour la noblesse (
Agoua), qui implique un héritage patrilinéaire et une rupture avec la famille d’origine de l’épouse, et l’autre pour le commun des mortels, plus simple et caractérisé par un héritage matrilinéaire, où la femme conserve ses liens avec sa famille.
Défis Contemporains et Réalités Socio-économiques
L’héritage historique de la quête d’or continue de façonner les réalités économiques des Sah. Le phénomène moderne de l’orpaillage illégal connaît un essor fulgurant en Côte d’Ivoire et attire irrésistiblement les agriculteurs, les jeunes et les femmes en quête de revenus. Cette activité, particulièrement lucrative en raison de la hausse vertigineuse des prix de l’or, conduit à l’abandon de l’agriculture vivrière familiale et à une « réduction de la main-d’œuvre paysanne ». Si l’orpaillage peut générer un « développement local » et un semblant de paix en offrant une alternative économique, il fragilise les fondements agricoles traditionnels de la communauté et crée une tension entre la logique du profit immédiat et la durabilité des pratiques ancestrales.
Un autre défi majeur est celui des relations intercommunautaires. L’histoire de la migration baoulé est à l’origine de litiges fonciers qui sont devenus « de plus en plus récurrents » en Côte d’Ivoire. Ces tensions opposent les communautés autochtones aux migrants, y compris les Baoulé, et ont contribué à une « fracture sociale ». L’accès à la terre, autrefois facilité par des mécanismes de
don et de tutorat, est aujourd’hui souvent soumis à des transactions commerciales, érodant les accords moraux qui assuraient la cohésion sociale.
Le tableau ci-dessous synthétise les différences et les similarités entre les communautés Sah de N’Djébonouan et Toumodi, illustrant comment les contextes géographiques et historiques ont façonné des réalités distinctes.
| Caractéristique | Communauté Sah de N’Djébonouan | Communauté Sah de Toumodi |
|---|---|---|
| Cadre de vie | Sous-préfecture rurale. | Centre semi-urbain et carrefour commercial. |
| Modèle d’implantation | Établissement tribal avec des structures traditionnelles. | Communauté résidant dans une ville cosmopolite, s’intégrant dans des quartiers ethniques. |
| Organisation sociale | Structurée en trois tribus : N’djé, Mougnan, Gbadahou. | Intégrée dans une ville historiquement façonnée par la migration et le commerce. |
| Moteur économique historique | Agriculture traditionnelle et orpaillage initial. | Principalement la quête d’or qui a déterminé l’implantation, suivie par l’intégration dans l’économie urbaine. |
| Défis principaux | Maintien de la tradition et de la hiérarchie face à la modernité. | Adaptation à l’urbanisation, aux réalités cosmopolites, et aux conflits fonciers. |
Conclusion
L’étude des communautés Sah de N’Djébonouan et Toumodi révèle une identité à la fois enracinée et en constante évolution. Leur histoire est intrinsèquement liée à un mouvement de migration, largement motivé par la recherche de l’or, qui a façonné leur implantation dans des contextes très différents.
À N’Djébonouan, la communauté Sah a préservé un mode de vie plus traditionnel, ancré dans une structure tribale et des rituels ancestraux qui maintiennent la cohésion sociale. À Toumodi, en revanche, l’identité sah a dû s’adapter au caractère urbain et cosmopolite de la ville. Les membres de cette communauté ont su négocier leur place en s’organisant dans des quartiers ethniques, ce qui leur a permis de préserver leur patrimoine tout en participant à une économie plus diversifiée.
Les défis contemporains, tels que le phénomène de l’orpaillage illégal et les tensions foncières, sont des conséquences directes des mêmes facteurs historiques qui ont attiré les Sah dans la région. Ces réalités menacent l’équilibre social et économique de ces communautés. La résilience des Sah dépendra de leur capacité à naviguer entre les opportunités économiques offertes par la modernisation et l’importance de préserver les structures et les valeurs traditionnelles qui définissent leur identité. Le rapport démontre que l’identité sah n’est pas un état figé, mais un processus dynamique de changement et de continuité.




