
L’artisanat baoulé occupe une place singulière et reconnue dans l’art africain, souvent admiré pour sa finesse d’exécution qui le rend accessible aux sensibilités occidentales. Cependant, cette perception contraste avec la vision baoulé elle-même, pour qui la notion d’objet d’art en tant que tel n’existe pas ; seule la valeur rituelle et sacrée de l’objet importe.
Cette apparente contradiction entre la « finesse d’exécution » qui plaît aux goûts occidentaux et la perspective baoulé selon laquelle « la notion d’objet d’art n’existe pas », où seule la « valeur de rite et de sacré » compte , révèle une différence fondamentale dans l’esthétique et le but culturels. Cela signifie que l’artisanat baoulé est principalement motivé par l’efficacité spirituelle et rituelle plutôt que par l’appréciation esthétique pour elle-même. La beauté observée par les étrangers est un sous-produit de la dévotion méticuleuse à la création d’objets qui sont de puissants intermédiaires avec le sacré, soulignant une vision du monde où l’utilité dans le domaine spirituel l’emporte sur l’intention purement artistique.
Sculpture : Masques et Statues
La sculpture baoulé est principalement réalisée à partir de bois. Les œuvres présentent une grande variété de patines, incluant des finitions polychromes peintes, satinées (allant du brun doré au brun foncé), ou mouchetées mates, particulièrement pour les objets destinés aux autels
bo osu. L’argile blanche (kaolin) est utilisée pour créer des reflets ou peut être présente comme résidu. Les barbes des figures masculines sont parfois modelées avec du beurre de karité. Les pièces anciennes peuvent présenter des fissures de dessiccation, témoignant de leur âge. La finesse d’exécution est remarquable, avec des sculptures raffinées, des surfaces polies, et une représentation minutieuse des scarifications, des bijoux et des coiffures élaborées, souvent tressées en crêtes ou en coquilles.
Les statues baoulé sont désignées par le terme général Waka-Sona (« êtres de bois ») pour les pièces rituelles. Elles peuvent évoquer un
assiè oussou (être de la terre).
Deux types principaux de statues sont particulièrement significatifs :
- Les Blolo Bla (épouse mystique) et Blolo Bian (époux mystique) représentent des conjoints spirituels idéalisés. L’époux terrestre leur rend hommage pour obtenir des faveurs et une protection. Les mains posées sur l’abdomen des figures féminines peuvent symboliser la lignée.
- Les Bo Usu (statuettes de chasse ou esprits de la nature) incarnent des esprits de la brousse dont le pouvoir est ambivalent : craints pour leur malveillance, ils sont aussi honorés pour obtenir apaisement et protection. Ces statues sont souvent représentées assises, contrairement aux
blolo bla/bian qui sont généralement debout.
- Les statues de maternité, représentant de jeunes femmes allaitant leurs enfants, étaient conservées sur l’autel bo osu pour les sacrifices aux esprits.
Les masques baoulé sont également diversifiés :
- Les masques de danse africains Mblo font partie des plus anciennes traditions artistiques baoulé, représentant souvent un personnage idéalisé.
- Les masques Ndoma (« masques portrait ») représentent un personnage idéalisé et apparaissent à la fin des cérémonies de danse de divertissement.
- Les masques zoomorphes, comme ceux rappelant le buffle et l’antilope, sont toujours portés par des hommes et représentent des esprits.
Tissage : Pagnes et Symbolisme
Le tissage est un savoir-faire ancestral du peuple baoulé, qui produit notamment le pagne baoulé, une véritable œuvre d’art textile. Ce savoir-faire est transmis de génération en génération, les enfants baoulé étant initiés dès leur plus jeune âge à cet univers textile.
Le pagne baoulé (Wawlé tanni) est confectionné à partir de fils de coton teints, parfois entrelacés de soie ou de raphia. Les techniques de tissage par bande sont perpétuées, notamment dans la cité de Bomizambo.
Chaque motif et chaque nuance du pagne baoulé portent une signification et un message transmis à travers les générations. La combinaison des motifs n’est jamais anodine ; elle est choisie avec soin, souvent en lien avec l’événement ou le message que l’on souhaite véhiculer. Le pagne baoulé est ainsi une « palette d’expressions », une esthétique du sens autant que de la forme.
Cinq types principaux de pagnes sont produits : le blénou tani, le golikplo, l’ahoukpoa, le kpêta et le nankanfian. En 2019, l’État ivoirien a initié un processus de reconnaissance des pagnes baoulé en Indication Géographique Protégée (IGP), visant à protéger intellectuellement plus de 400 motifs de toiles Korhogo et de pagnes Baoulé.
Le pagne baoulé joue un rôle social, économique et culturel fondamental. Il est un moteur de vie et de cohésion sociale, générant des emplois locaux et offrant une autonomie économique à de nombreuses familles. Il est porté avec fierté lors des mariages traditionnels, des funérailles, des rites d’initiation et des fêtes communautaires, marquant les étapes de la vie et incarnant les valeurs familiales et les appartenances ethniques. Il agit comme un ancrage, reliant les individus à leur territoire et à leur histoire.
Orfèvrerie et Bijoux : L’Or, Symbole de Pouvoir
L’orfèvrerie baoulé est particulièrement réputée, notamment pour ses poids à peser l’or, ses bijoux et ses objets décorés en or. Les Baoulé vouent un véritable « culte » à l’or, qui est un symbole d’héritage, d’opulence et de pouvoir.
Les bijoux baoulé sont fabriqués à partir de divers matériaux, incluant le bronze, le laiton, l’argent, le cuivre et le fer. La technique ancestrale de la cire perdue est couramment utilisée pour la fabrication de ces poids et bijoux. Ce processus implique la création de modèles en cire, qui sont ensuite recouverts d’argile pour former un moule. La cire est ensuite fondue, laissant une cavité qui est remplie de métal en fusion.
Le symbolisme des bijoux baoulé est profond. Les poids Akan ou Baoulé, utilisés autrefois pour mesurer la poudre d’or (Sika) , illustraient des proverbes, des paroles sages, et des scènes de la vie quotidienne, intégrant ainsi une dimension morale et spirituelle aux transactions. Ils étaient également conservés comme des trésors familiaux, transmis de génération en génération, symbolisant la richesse et le prestige. Chaque bijou, chaque objet, raconte une histoire et incarne une valeur historique. Les bijoux sont portés à la fois pour des raisons esthétiques et symboliques, exprimant l’identité et la culture baoulé.
La poterie baoulé, principalement fabriquée par des femmes potières, est un artisanat fonctionnel et esthétique. Les techniques de fabrication traditionnelles incluent le modelage à la main.
Les poteries baoulé se déclinent en plusieurs formes et usages :
- Cruches à long col: Utilisées pour le service de l’eau et des boissons. Elles sont en terre cuite noircie, parfois décorées de motifs géométriques gravés ou de motifs en relief représentant des animaux symboliques. Des anses et des pieds, d’inspiration européenne récente, peuvent y être ajoutés.
- Poteries rondes à petit col retourné: Servent à la réserve et au transport de l’eau, placées dans la case ou la cour. Elles sont en terre cuite noire, avec des décors de lignes géométriques gravées et un engobage noir lustré.
- Gargoulettes en forme d’oiseaux: Utilisées pour le service des boissons et, plus récemment, comme objets de décoration.
- Cruches à bangui (vin de palme): Spécifiquement conçues pour cette boisson traditionnelle.
- Poteries lunaires: Anciennes poteries de cérémonie utilisées pour la fertilité des champs.
Certaines poteries pouvaient aussi servir à recevoir ou stocker des cendres, ou à transporter des braises.
Ces objets, bien que souvent d’usage quotidien, peuvent également avoir une dimension rituelle, comme en témoignent les poteries de cérémonie pour la fertilité des champs ou les motifs symboliques gravés.
L’artisanat baoulé, qu’il s’agisse de la sculpture, du tissage, de l’orfèvrerie ou de la poterie, est une expression vivante de la richesse culturelle et de la spiritualité du peuple. Chaque objet, qu’il soit un masque sacré, un pagne aux motifs symboliques, un bijou en or ou une poterie utilitaire, est imprégné de sens et de fonction rituelle, bien au-delà de sa simple valeur esthétique. Ces savoir-faire ancestraux, transmis de génération en génération, sont le reflet d’une vision du monde où le matériel et le spirituel sont inextricablement liés. Les efforts de préservation contemporains, tels que la reconnaissance des pagnes en IGP, témoignent de la volonté de maintenir et de valoriser cet héritage précieux face aux défis de la modernité, assurant ainsi la pérennité de l’identité baoulé.




