DOSSIERS

L’Islam en Pays Baoulé : Une Anthropologie Historique et Sociale des Mutations en Côte d’Ivoire

Introduction Générale

L’étude de l’Islam en pays Baoulé, situé au cœur géographique de la Côte d’Ivoire, constitue un observatoire privilégié pour comprendre les dynamiques de contact culturel, de conversion religieuse et de recomposition identitaire en Afrique de l’Ouest. Cette région, communément appelée le « V » Baoulé en raison de sa forme caractéristique d’avancée de la savane dans la forêt dense, représente une zone de transition écologique mais aussi civilisationnelle. Elle est le théâtre de la rencontre entre deux systèmes de valeurs et d’organisation sociale profondément distincts : d’une part, la société Akan, structurée autour de la matrilinéarité, de la hiérarchie royale et du culte des ancêtres ; d’autre part, l’Islam, religion monothéiste patrilinéaire, portée historiquement par les réseaux marchands mandingues (Dioula) venus du nord.

Longtemps perçue par l’administration coloniale et les premiers ethnologues comme une terre de résistance à l’Islam, préférant l’animisme ou le christianisme, la région Baoulé a pourtant connu une « révolution silencieuse ». Loin des conquêtes militaires du Jihad peul ou toucouleur du XIXe siècle, l’islamisation du centre ivoirien s’est opérée par capillarité, favorisée par le commerce de la noix de cola et de l’or, les alliances politiques locales et, plus récemment, par les crises politico-militaires qui ont secoué le pays.

Ce rapport exhaustif se propose d’analyser les multiples facettes de cette présence islamique. Il ne s’agit pas seulement de quantifier le nombre de fidèles ou de mosquées, mais de comprendre comment l’Islam s’insère dans le tissu social Baoulé, comment il modifie les règles de parenté et d’héritage, et comment il cohabite avec des institutions culturelles fortes comme la Fête des Ignames ou le masque Goli. L’analyse portera également sur les mutations contemporaines, notamment l’émergence d’une élite intellectuelle musulmane Baoulé (« les Cadres ») qui tente de concilier modernité, identité ethnique et foi religieuse, dans un contexte post-crise marqué par une volonté de réconciliation nationale.


Chapitre I : Le Substrat Culturel et Spirituel Baoulé avant l’Islam

Pour saisir l’ampleur des mutations engendrées par l’Islam, il est impératif de comprendre le socle anthropologique sur lequel il s’est greffé. La société Baoulé, issue de la migration de la reine Abla Pokou au XVIIIe siècle depuis le royaume Ashanti (Ghana actuel), possède une cosmogonie et une organisation sociale complexes qui ont longtemps fait office de rempart contre les influences extérieures.

1.1. L’Univers Religieux Traditionnel : Nyamien, Assiè et les Amuen

La spiritualité Baoulé n’est pas un polythéisme désordonné mais un système hiérarchisé. Au sommet se trouve Nyamien, le Dieu créateur, le Ciel, intangible et souvent inaccessible directement. Il est le principe suprême, mais dans la pratique quotidienne, il est moins sollicité que les divinités intermédiaires.

Le second pôle de cette spiritualité est Assiè, la Terre, divinité nourricière mais aussi redoutable, qui contrôle la fertilité des sols et des humains. Elle exige des sacrifices et le respect d’interdits stricts (jours chômés, interdits sexuels en brousse). L’alliance entre les hommes et la Terre est le fondement de l’ordre social villageois.

Enfin, les Amuen (fétiches ou puissances spirituelles) et les ancêtres (Umyê) constituent les interlocuteurs directs des vivants. Ils résident dans l’au-delà (Blôlô) et interviennent dans les affaires humaines. Le masque Goli, par exemple, emprunté aux voisins Wan, est devenu une divinité protectrice centrale, nécessitant des sacrifices sanglants pour conjurer le mauvais sort.9 C’est dans ce paysage saturé de sacré, où chaque arbre, chaque cours d’eau et chaque lignage possède ses gardiens spirituels, que l’Islam a dû se frayer un chemin, non pas en niant ces puissances, mais en proposant une protection supérieure.

1.2. L’Organisation Sociale : La Prééminence du Matrilignage

La structure fondamentale de la société Baoulé est le lignage maternel (Akpassoua). Contrairement au droit musulman (et occidental), la filiation et l’héritage ne se transmettent pas de père en fils, mais d’oncle à neveu utérin (le fils de la sœur). Ce système matrilinéaire (Blo) repose sur l’idée que seule la maternité est certaine et que le sang du clan se transmet par les femmes.

Cette organisation a des implications politiques et économiques majeures :

  • L’Héritage (Dia) : Les biens (or, plantations, chaises royales) restent dans le clan maternel. Un homme travaille pour enrichir le lignage de sa mère et de ses sœurs, non celui de son père.

  • Le Pouvoir : La succession à la chefferie suit également cette ligne. Le chef n’est pas remplacé par son fils, mais par son frère cadet ou son neveu utérin.

Ce système constitue le point de friction le plus dur avec l’Islam, qui prône une structure patriarcale stricte. L’adoption de l’Islam par un Baoulé ne relève pas simplement d’un choix spirituel personnel ; elle est perçue comme une menace potentielle pour l’intégrité du patrimoine lignager et la continuité politique du clan.


Chapitre II : Les Portes d’Entrée Historiques de l’Islam (XVIIIe – XXe Siècle)

L’islamisation du pays Baoulé est un processus de longue durée, caractérisé par des phases de pénétration pacifique et des moments de tensions géopolitiques.

2.1. L’Or et la Cola : Le Rôle Pionnier des Commerçants Dioula

Bien avant la colonisation française, des réseaux commerciaux reliaient la savane au nord (empire de Kong, Mali) à la zone forestière. Les commerçants Mandé-Dioula, en quête d’or (abondant dans la région de Daoukro et du N’Zi-Comoé) et de noix de cola, ont établi des comptoirs et des campements.

À Daoukro, l’histoire retient que les premiers mouvements migratoires étaient liés à l’or. Dès 1930, une communauté musulmane structurée s’y installe, composée de Malinké, de Haoussa et de Mossi. Ces commerçants n’étaient pas seulement des acteurs économiques ; ils étaient porteurs d’une baraka (bénédiction) perçue comme puissante. Les chefs Baoulé, pragmatiques, faisaient appel aux marabouts pour des protections mystiques, créant une première forme de légitimité pour l’Islam.

2.2. Marabadiassa : Une Cité-État Musulmane en Terre Goli

Le cas de Marabadiassa est unique. Fondée par le guerrier et érudit Mori Touré, cette ville est devenue au XIXe siècle une enclave islamique autonome au cœur du pays Baoulé. Mori Touré n’était pas un simple marchand ; c’était un chef de guerre disposant d’une force militaire (sofas) capable de rivaliser avec ou de protéger les villages environnants.

Les relations entre les « Dendawa » (les gens de Mori Touré) et les autochtones Baoulé-Goli et Djassaraka furent complexes.

  • Cohabitation et Conflit : Les traditions orales divergent. Certaines parlent d’une alliance où les Baoulé fournissaient des vivres en échange de protection. D’autres évoquent la peur inspirée par Mori Touré, poussant des villages entiers (comme Tonzonie) à se déplacer pour éviter la domination ou l’assimilation.

  • Centre de Savoir : Marabadiassa est devenue un pôle d’excellence pour l’enseignement coranique. Dès les années 1920, l’administration coloniale y recensait plus de dix écoles coraniques, dispensant un enseignement avancé (Tafsir, droit malékite), bien supérieur à l’instruction rudimentaire trouvée ailleurs. Cette cité a formé des générations de lettrés qui ont ensuite diffusé l’Islam dans les villages voisins.

2.3. L’Urbanisation Coloniale : Bouaké comme Catalyseur

La ville de Bouaké, établie comme poste militaire puis carrefour ferroviaire, a accéléré le brassage des populations. L’économie de plantation (café-cacao) et le chemin de fer ont attiré une main-d’œuvre massive venue du Nord (Burkina Faso, Mali, Nord ivoirien).

Bouaké s’est structurée spatialement avec des quartiers « Dioula » (Koko, Dar-Es-Salam) où l’Islam était la norme, et des quartiers autochtones. Cette proximité urbaine a favorisé les mariages interethniques. Souvent, une femme Baoulé épousant un commerçant Dioula se convertissait, et ses enfants étaient élevés dans la foi musulmane, constituant les premiers noyaux de « Baoulé musulmans ».


Chapitre III : La Dynamique des Conversions et la Question Identitaire

Comment devient-on musulman quand on est Baoulé? Ce processus implique souvent une rupture, ou du moins une négociation complexe avec l’identité ethnique d’origine.

3.1. L’Assimilation Patronymique : Le Phénomène de la « Dioulaïsation »

L’un des aspects les plus frappants de l’islamisation en pays Baoulé est le changement de nom. Historiquement, la conversion impliquait l’adoption d’un patronyme mandingue, souvent celui du marabout ayant officié la conversion.

Processus d’Assimilation Description Impact Sociologique
Adoption du Patronyme du Tuteur Le converti prend le nom de l’Imam (ex: Samassi, Touré, Cissé) en signe de respect et de nouvelle filiation spirituelle. Perte de la traçabilité généalogique Baoulé. Le converti est perçu administrativement et socialement comme « Dioula ».
Mariage Interethnique Une femme Baoulé épouse un Dioula ; les enfants portent le nom du père et sont intégrés à la communauté mandingue. Métissage culturel mais dominance de l’identité paternelle islamique.
Conversion de Prestige Adoption de noms de grandes familles maraboutiques pour bénéficier de leurs réseaux commerciaux et sociaux. Insertion économique facilitée dans les réseaux de transport et de commerce dominés par les musulmans.

À Daoukro, des familles entières, ethniquement Baoulé, portent aujourd’hui des noms comme Samassi ou Dramé. Des témoins rapportent : « Nos parents ont été convertis par l’Imam Samassi… Aujourd’hui, nous ne connaissons même plus nos noms Baoulé ». Cette « Dioulaïsation » a longtemps rendu l’Islam Baoulé invisible statistiquement, alimentant le stéréotype selon lequel « un Baoulé ne peut pas être musulman ».

3.2. La Da’wa Moderne et la Réappropriation Linguistique

Depuis les années 1990, une nouvelle dynamique est à l’œuvre : la prédication (Da’wa) en langue vernaculaire. Pour dissocier l’Islam de l’ethnie Dioula et toucher les populations rurales, les nouvelles associations musulmanes (comme l’AEEMCI ou le CNI) ont encouragé l’usage du Baoulé dans les mosquées.

  • Le Bilinguisme des Prêches : Dans des villes comme Daoukro ou Bouaké, les imams prêchent désormais en arabe (pour la liturgie), en Malinké (langue véhiculaire de l’Islam ouest-africain) et en Baoulé. Cette traduction permet une compréhension directe du dogme sans passer par le filtre culturel mandingue.

  • Les « Karamokos » Baoulé : On voit émerger une génération d’imams d’origine Baoulé, formés dans les écoles franco-arabes ou à l’étranger, qui revendiquent leur identité ethnique tout en étant des érudits musulmans. Ils servent de ponts culturels, expliquant que l’on peut être « Konan » et « Musulman » sans devenir « Touré ».

3.3. Les Associations de Nouveaux Convertis

Face à l’isolement que peuvent ressentir les convertis (rejetés par leur famille animiste pour avoir abandonné les ancêtres, et parfois marginalisés par les musulmans « de souche » qui les jugent peu orthodoxes), des structures de solidarité ont vu le jour. L’Association des Élèves et Étudiants Musulmans de Côte d’Ivoire (AEEMCI) joue un rôle crucial dans la région de Gbêkê. À travers des séminaires comme le SEREFIS, elle forme les jeunes à un Islam décomplexé, moderne et citoyen, leur fournissant les outils intellectuels pour défendre leur foi face aux critiques traditionnalistes.


Chapitre IV : Le Choc des Droits et des Systèmes de Parenté

C’est sur le terrain du droit de la famille que la confrontation entre la coutume Baoulé et la loi islamique est la plus âpre.

4.1. L’Introuvable Synthèse : Matrilinéarité vs Patrilinéarité

Le conflit central oppose la logique matrilinéaire (Blo) à la logique coranique.

  • Logique Baoulé : La richesse et le pouvoir circulent entre utérins. L’héritier d’un homme est son frère ou le fils de sa sœur. L’enfant biologique appartient au lignage de sa mère et n’a pas de droit automatique sur les biens de son père.

  • Logique Islamique : Le Coran stipule des parts d’héritage précises pour les enfants (fils et filles), les épouses et les parents. Le neveu utérin n’y a aucune place prépondérante.

Lorsqu’un riche planteur ou commerçant Baoulé converti décède, deux légitimités s’affrontent pour le contrôle de ses biens :

  1. La Famille Traditionnelle (Lignage) : Elle réclame les plantations et l’or au nom de la coutume, accusant l’Islam de « voler » le patrimoine des ancêtres pour le donner aux enfants (qui sont « étrangers » au lignage paternel dans la conception stricte).

  2. La Famille Nucléaire (Veuves et Enfants) : Elle s’appuie sur le droit musulman (et souvent sur le Code de la Famille ivoirien de 1964) pour revendiquer l’héritage, arguant que le père a travaillé pour ses enfants.

4.2. Stratégies de Contournement et Jurisprudence Sociale

Pour éviter l’éclatement des familles, des compromis sont parfois trouvés, mais ils sont fragiles.

  • Les Donations du Vivant (Hibah) : Certains pères musulmans Baoulé, conscients qu’après leur mort la coutume risque de prévaloir et de déposséder leurs enfants, procèdent à des donations de leur vivant ou inscrivent leurs biens directement au nom de leurs enfants.

  • L’Immixtion du Droit Moderne : La loi ivoirienne de 2019 sur les successions, qui favorise les enfants et le conjoint survivant, vient renforcer la position des musulmans contre la tradition matrilinéaire. Cependant, dans les villages, la pression sociale et la peur des représailles mystiques (sorcellerie) dissuadent souvent les héritiers légaux de s’opposer au conseil de famille traditionnel.


Chapitre V : Syncrétismes, Interdits et Tensions Rituelles

La vie quotidienne en pays Baoulé est rythmée par des rites agraires et funéraires. L’attitude des musulmans face à ces pratiques oscille entre rejet théologique, tolérance passive et participation discrète.

5.1. La Fête des Ignames : Le Dilemme du Shirk

La Fête des Ignames (Faitai ou Douo Ouflè) est le moment où le village se purifie et communie avec les ancêtres pour célébrer la nouvelle récolte. Elle implique des sacrifices d’animaux sur les tabourets noirs (sièges des mânes des ancêtres) et la consommation d’igname sacrée.

Pour un musulman, participer à un sacrifice pour une autre entité qu’Allah est un péché majeur (Shirk ou associationnisme).

  • Interdits Religieux et Sociaux : Les chefs de village, même s’ils se disent musulmans par ailleurs, sont contraints par leur fonction de respecter les interdits (jeûne, abstinence sexuelle la veille) et d’officier les sacrifices. Un refus équivaudrait à une abdication ou à une mise en danger spirituelle de la communauté (colère des esprits, mauvaises récoltes).

  • La « Participation Distanciée » : Les cadres musulmans adoptent souvent une stratégie de contournement. Ils contribuent financièrement à la fête (achat de bœufs, dons de boissons) pour maintenir leur statut social et la cohésion du village, mais évitent d’être physiquement présents lors de l’acte sacrificiel ou de consommer la viande immolée. Ils transforment ainsi une obligation rituelle en acte de mécénat culturel.

5.2. Les Funérailles : Le Champ de Bataille Symbolique

Les funérailles sont le lieu de cristallisation des tensions les plus vives.

  • Le Modèle Baoulé : C’est une célébration grandiose qui assure le passage du défunt au statut d’ancêtre. Elle nécessite du temps (conservation du corps à la morgue), de l’argent (dons N’zan, or), de l’alcool, et des danses traditionnelles.

  • Le Modèle Musulman : Il exige un enterrement rapide, sobre, sans cercueil, et des prières (Janazah) sans lamentations excessives.

Points de conflit récurrents :

  • La propriété du corps : Qui décide des obsèques? Si le défunt s’est converti tardivement ou secrètement, sa famille lignagère peut nier sa conversion pour organiser des funérailles traditionnelles. Des scènes de violence pour récupérer la dépouille sont parfois observées.

  • Les dépenses : Les imams prêchent contre le gaspillage ostentatoire des funérailles Baoulé, ce qui est parfois mal perçu par les familles qui voient dans ces dépenses une preuve d’amour et de respect social.

5.3. Le Masque Goli : Entre Sacré et Folklore

Le masque Goli est une institution centrale. Bien qu’emprunté aux Wan, il est « l’âme » de nombreux villages Baoulé. Sa sortie est sacrée et nécessite des sacrifices. L’Islam rigoureux interdit toute représentation figurée et tout culte des masques.

Cependant, une forme de sécularisation s’opère. Dans certains contextes, le Goli est présenté comme un élément de « patrimoine culturel » ou de divertissement, vidé de sa charge sacrificielle explicite, ce qui permet aux musulmans d’y assister en spectateurs sans (théoriquement) compromettre leur foi. Cette frontière reste floue et sujette à débat au sein de la communauté des croyants.


Chapitre VI : L’Islam à l’Épreuve des Crises Politiques (2002-2024)

L’histoire récente de la Côte d’Ivoire, marquée par la rébellion de 2002 et la crise post-électorale de 2010, a profondément affecté les relations intercommunautaires en pays Baoulé.

6.1. Bouaké, Capitale de la Rébellion : Recomposition du Paysage Religieux

En septembre 2002, Bouaké est devenue le quartier général des Forces Nouvelles (rébellion du Nord). Cette situation a exacerbé la rhétorique identitaire opposant le « Grand Nord » musulman au « Grand Sud » chrétien/animiste. Les populations Baoulé de la région se sont retrouvées dans une position délicate, parfois perçues comme hostiles par les rebelles, ou au contraire, s’adaptant à la nouvelle autorité.

Durant cette période, les structures religieuses ont joué un rôle de substitution à l’État défaillant. Les imams de Bouaké, souvent regroupés au sein du COSIM (Conseil Supérieur des Imams), ont dû gérer non seulement le culte mais aussi des aspects sociaux et humanitaires. Des figures nationales comme l’Imam Idriss Koudouss Koné (originaire du Nord mais formé à Bouaké) ont pesé de tout leur poids pour maintenir un dialogue et éviter une guerre de religion ouverte.

6.2. La Réconciliation et le Dialogue Interreligieux

Après 2011, la reconstruction du tissu social est devenue prioritaire. Dans le Gbêkê, cela s’est traduit par une alliance inédite entre la chefferie traditionnelle Baoulé et les guides religieux musulmans.

  • Plateforme des Leaders Croyants pour la Paix (Bouaké) : Cette structure rassemble imams, prêtres catholiques, pasteurs et chefs coutumiers. Elle intervient pour désamorcer les rumeurs, gérer les conflits fonciers (souvent instrumentalisés politiquement) et promouvoir la cohésion sociale.

  • Collaboration COSIM / Chefferie : Les imams et les rois travaillent ensemble sur des thématiques de sécurité (lutte contre l’extrémisme violent, djihadisme venant du Sahel) et de civisme. Les chefs traditionnels participent à des ruptures de jeûne (Iftar), et les imams sont invités aux cérémonies officielles des chefs, symbolisant une reconnaissance mutuelle.


Chapitre VII : Institutions, Élites et Modernité

L’Islam en pays Baoulé n’est plus une religion de « pauvres » ou d’étrangers. Il est porté par une élite dynamique et des infrastructures modernes.

7.1. L’Émergence des « Cadres Musulmans »

Une nouvelle classe sociale a émergé : les « Cadres Musulmans ». Ce sont des intellectuels, hauts fonctionnaires, ingénieurs ou médecins, souvent d’origine Baoulé ou nés dans la région, qui revendiquent fièrement leur foi.

Regroupés dans des structures comme le CNI (Conseil National Islamique) ou des cercles professionnels (ex: Cadres Muslims Network), ils financent la construction de mosquées modernes dans leurs villages d’origine. Ces mosquées ne sont plus en banco mais en béton, carrelées, équipées de sonorisation, marquant visuellement l’ancrage définitif de l’Islam dans le paysage rural.

Ces cadres promeuvent un « Islam de développement ». Ils construisent des écoles confessionnelles franco-arabes qui suivent le programme officiel tous en enseignant la religion, offrant une alternative crédible à l’école publique ou catholique. Ils luttent contre l’image d’un Islam obscurantiste en prônant l’excellence scolaire et professionnelle.

7.2. L’AEEMCI et la Formation de la Jeunesse

L’Association des Élèves et Étudiants Musulmans de Côte d’Ivoire (AEEMCI) est le fer de lance de la formation idéologique. Dans la région de Gbêkê, elle organise régulièrement des séminaires (comme le SEREFIS) qui rassemblent des centaines de jeunes.

L’objectif est double : former une jeunesse pieuse mais aussi citoyenne, capable de naviguer entre les exigences de la modernité (nouvelles technologies, entrepreneuriat) et les valeurs islamiques. L’AEEMCI joue un rôle crucial pour empêcher la radicalisation en proposant un modèle d’Islam ivoirien tolérant et ouvert.

7.3. Dynamiques Architecturales : La Mosquée comme Marqueur Territorial

La multiplication des mosquées dans les villages Baoulé est un indicateur fort de cette mutation. L’inauguration d’une mosquée est souvent un événement politique majeur, attirant autorités préfectorales, élus et cadres de la région.

Cependant, l’accès au foncier pour ces constructions reste un enjeu. La terre appartenant aux lignages autochtones (souvent animistes ou chrétiens), obtenir une parcelle pour une mosquée nécessite des négociations fines. C’est ici que l’origine ethnique des « Cadres » joue un rôle : un fils du village (Baoulé musulman) obtiendra plus facilement un terrain qu’une communauté d’allogènes Dioula, signe que l’indigénisation de l’Islam facilite son expansion spatiale.


Conclusion

L’Islam en pays Baoulé n’est pas une parenthèse historique ni une anomalie sociologique. Il est le fruit d’une longue sédimentation, débutée par le commerce de l’or et consolidée par les mutations sociales de la Côte d’Ivoire contemporaine.

Ce rapport a mis en lumière la complexité de cette rencontre. Ce n’est pas un processus de substitution simple (l’Islam remplaçant la tradition), mais un processus d’hybridation et de négociation permanente.

  • Sur le plan identitaire : On assiste à la naissance d’une identité « Baoulé musulmane » qui tente de s’affranchir de la tutelle culturelle Dioula (par la langue, les cadres) tout en restant fidèle à l’Ummah.

  • Sur le plan social : Le conflit entre matrilinéarité et droit coranique reste une fracture ouverte, gérée au cas par cas par une jurisprudence familiale pragmatique.

  • Sur le plan politique : La réconciliation post-2011 a permis d’intégrer les structures islamiques (COSIM) comme partenaires de la gouvernance locale aux côtés de la chefferie traditionnelle, créant un modèle de résilience face aux crises.

L’avenir de l’Islam en pays Baoulé se jouera probablement sur sa capacité à maintenir cet équilibre : être pleinement musulman sans cesser d’être Baoulé, respecter les ancêtres sans verser dans le Shirk, et participer à la modernité ivoirienne sans perdre son âme. C’est dans ce laboratoire du « vivre-ensemble » que se dessine peut-être le visage de l’Islam ivoirien de demain.


Tableau Récapitulatif des Dynamiques Religieuses

Domaine Tradition Baoulé (Akan) Pratique Islamique Orthodoxe Zone de Compromis / Réalité Terrain
Filiation Matrilinéaire (Oncle -> Neveu) Patrilinéaire (Père -> Fils) Conflits d’héritage fréquents ; recours au droit moderne ou donations du vivant.
Nomination Noms calendaires (Kouadio, Aya) Noms arabes/mandingues Usage de doubles noms (ex: Konan Touré) ou changement complet (« Dioulaïsation »).
Funérailles Longues, coûteuses, festives Immédiates, sobres, prières Tensions sur le corps ; enterrement rapide mais cérémonies sociales différées (40e jour).
Fête des Ignames Sacrifices aux ancêtres, consommation sacrée Interdiction du Shirk (sacrifices) Participation financière des cadres musulmans sans participation rituelle directe.
Langue du Culte Baoulé (Adressée aux Amuen) Arabe / Malinké (Historique) Émergence forte du prêche en langue Baoulé pour l’accessibilité.

Alexandre Tano Kan Koffi

Alexandre Tano Kan Koffi est un éditeur culturel ivoirien et chercheur indépendant, engagé dans la valorisation et la transmission de l’histoire et du patrimoine du peuple baoulé à travers le site baoule.ci. 📧 Contact : alex@alexandrekoffi.com

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